Préface : Au revoir… (Encore)

Enfin, je les ressens à nouveau… Ces sensations.

Un léger vertige nauséeux face à l’ocre de l’horizon qui viendra à coup de stylo se répandre sur les pages nacrées de mon journal. Le petit frisson dans le bas de la nuque qui provoque l’impossible tâche qu’est celle d’entrevoir, d’imaginer, de quels traits sont fait les mystères à venir. Et puis, il y a ce stupide sourire indélébile, symptomatique de l’euphorie, preuve qu’il faut être légèrement fêlé pour tant aimer plonger dans les bras de l’aventure ; cette maîtresse aussi magnifique et désirable que coûteuse et imprévisible.

Je suis partie tôt le matin car je n’aime pas les au revoir. Ils sont généralement articulés de minutieux mensonges visant à rassurer ceux devenus assez naïfs face à nos mots et à force de nous aimer.

Le premier pas est étrange, maladroit, certains sages en parlent comme étant le plus difficile. Le superstitieux se demandera s’il a mis le bon en avant. Le maladroit oubliera l’espace d’un instant la chorégraphie d’une marche. L’inquiet pensera à ce qu’il oublie. Le nostalgique se retournera pour contempler de quoi il s’éloigne. Je crois que j’étais chacun d’eux à la fois.

Malheureusement, ma petite sœur ne me laissa pas apprécier le premier jet d’une longue réflexion, de celles qui voient le jour dans les infinis couloirs de la route menant aux temples qui habitent chaque Homme.

« Bryan ! dit-elle de sa voie frêle matinale me rappelant sa bouille d’il y a 10 centimètres que je n’ai pas eu l’occasion de voir passer, car une fois de plus, je m’étais éloigné. Tu pars encore ? »

Comment mentir à un enfant sans se parjurer devant la personnification même de l’innocence.

« Tu es debout si tôt ? eu-je trouvé pour seule réponse. À 10 ans on ne se rend pas compte qu’il faut profiter des grâces matinées. » Cela ne suffit pas à écarter l’inévitable questionnement qui allait suivre :

–  » Pour combien de temps cette fois ?

– Je ne sais pas… Tu sais très bien que je ne le sais jamais.

– Au moins tu seras là pour mon anniversaire cette année ?  »

J’ai envie de la prendre dans mes bras, la serrer très fort, et lui dire honteusement : Non.

Mais je n’avais même pas encore avoué à ma mère que je ne serai pas rentré pour Noël non plus. Alors que pourtant, me voyant attraper mon sac alors que je n’avais que 16 ans pour partir en Argentine elle me fit promettre :

« Bryan, j’ai toujours su que je ne pourrais jamais te retenir. Certaines mères ont à pleurer les addictions à la clope, l’alcool ou encore la drogue, de leurs enfants ; mais moi, tous les soirs je m’inquiète que cela soit une de tes adventures qui t’éloigne à jamais de moi. Promets-moi, oui promets-moi, que si je te laisse traverser cette porte pour aller vadrouiller je ne sais où ton obsession t’emmènera, promets-moi que tous les ans tu seras avec nous au moins pour le matin de Noël. »

J’ai dû clarifier ses propos, la brave est anglaise, et le français est une langue qu’elle n’emploie que dans la colère ou la fatigue.

En bref, j’étais jeune, tout excité à l’idée de m’enfuir du cocon familial, je n’ai pas réfléchi aux clauses et signé d’un simple mais lourd de conséquence : « Oui ! »

 

« Alors tu seras là à mon anniversaire oui ou non ? » son ton devin boudeur et ses joues gonflées d’enfant ridaient son adorable petit nez et m’empêchaient d’apprendre par cœur la couleur de ses yeux.

« Écoute ma princesse, je vais essayer. » j’hésitais à partir sur ces mots, mais j’ai le goût du drame cinématographique ; « arrête de te croire dans un film » me disent ceux qui apprennent à comprendre le phénomène que je suis…

« Tu sais petite sœur, ton frère il est indestructible et si jamais tu as besoin de lui, aucune montagne, océan ou foret ne pourra m’empêcher de revenir ! »

« Câlin ! » me dit-elle en me retenant à l’aide de ses petits bras.

Elle était trop tactile, et à mon grand regret cela me rendait distant. Rassurez-vous, je ne suis pas un monstre. Aujourd’hui je donnerai sans rechigner jusqu’à ma dernière tasse de café, mes quelques billets et mon couteau fétiche pour qu’elle m’enlace de tout son amour qui me ferait oublier l’espace d’un instant la froideur de la nuit, la splendide solitude des montagnes, et ses murmures dont il vaut mieux ne pas chercher les visages. Le raisonnement est plus stupide : Ce monde peut s’avérer dur et cruel ; il est encore moins tendre avec ceux convaincus que l’amour et la joie sont des valeurs universelles. Avec trois grands frères prêts à offrir corps et âme pour admirer la pureté de son sourire, j’en suis venu à être effrayé par l’idée qu’elle voit le monde comme le paradis artificiel de ses dessins animés. C’est donc un ridicule orgueil protecteur qui me pousse de temps à autre à raccourcir ces moments privilégiés. Et à chaque fois, la route et ses chuchotements qui nous font relire le passé m’amène à regretter cette stupide frigidité qui se voudrait protectrice lors du départ. Donc cette fois-ci je la serrai fort.

J’ai récemment côtoyé la mort un peu plus que la bienséance le voudrait. J’ai pris conscience aux travers de la pratique que la vie était d’une surprenante fragilité. Que la grande faucheuse ne faisait que jouer aux dés. C’est pourquoi, un soir avant mon départ, j’ai ravalé ma fierté et dans un ridicule sermon, suivant un verre dont le précédent aurait mieux fait d’être le dernier, je demandais à des amis fidèles de veiller sur mes frères et sœurs si jamais je venais à perdre prématurément le pari de ma vie -une vie, sur laquelle je semblais miser comme sur un cheval de plus en plus lesté- qu’ils veillent à ce qu’ils demeurent à jamais sous l’œil d’un grand frère ; même s’il faut que cela soit par dérogation. Une même promesse qui s’applique donc pour mes autres frères que je n’aurais peut-être pas su guider sur le droit chemin. Un chemin simple, où l’on laisse passer les plus lents, on dit bonjour aux passants, mais surtout un chemin ambitieux qui mène vers les plus beaux sommets que les rêves puissent ériger.

Mais revenons-en à l’aventure en question, même s’il est tout de même important d’admettre qu’elle commence par des adieux pour ensuite enchaîner les bonjours comme les mauvais.

J’ai donc dit au revoir à ma sœur, embrassé ma mère qui n’a pas su ignorer l’instinct maternel la poussant au réveil avant le départ de son fils. Mes frères eux, comme d’habitude, ne seront surpris de mon absence qu’après quelques semaines, quand ils constateront la chaise inoccupée lors du dîner du dimanche. Mon père lui, continuera à me poser plein de questions auxquelles j’aurais déjà répondu mille fois. Les quelques messages qu’il réussira à m’envoyer avant que j’éteigne mon portable seront ponctués de mots en majuscules comme : « T OU » « URGENT » « RÉPOND ». Bien qu’au fond, comme beaucoup, il ne comprend pas mon obsession à devenir ce qu’il appelle « un clochard », je sais que c’est sa façon à lui de s’inquiéter. Et même si ce genre de discussions emplies de pudeur entre un père et son fils ainé, se font dans un silence de messe, elles sont parfaitement audibles pour les deux interlocuteurs. Tous m’ont demandé de leur écrire, je leur ai dit que je le ferai quand j’en aurai les moyens, et surtout le temps.

Car le temps prend des formes bien étranges sur la route. Souvent, pendant l’effort, il gesticule comme un clown qui peine à être drôle. Sa blague préférée : nous faire croire que l’on a bien avancé, alors qu’en réalité, il transforme les secondes en heures, les mètres en kilomètres. Parfois, je le perds de vu. Il est le grand absent des meilleures soirées, des chaleureuses rencontres. Il disparaît au coin du feu quand je contemple la multitude de constellations dont je n’arrive jamais à retenir les noms. Mais quand le feu s’éteint, qu’un nuage passe, que le vent se lève, il réapparait soudainement pour nous informer que la nuit ne fait que commencer, et que la chaleur du soleil va se faire attendre. Mais j’aurais sûrement d’autre occasions de vous parler du personnage. Pour l’instant, il est assis à coté de moi pendant que j’écris, il est aussi dans les transports métropolitains me faisant regretter mes grandes étendues. Il se tient là en silence, baille parfois quand le train s’arrête dans une station sans intérêt. Mais c’est généralement lui qui me donne l’idée d’attraper mon carnet et d’extérioriser certaines pensées. Certaines comme celles-ci, constituant mon petit prologue, sont fluides et structurés, elles n’ont aucun mal à voyager sur le papier. D’autres, sont composées de mauvaises rimes, de la description d’un personnage loufoque croisé, ou d’une idée qui ne changera jamais le monde ; elles, finissent en dernières pages, dans les coins, ou sur des feuilles déchirées. Plus tard, quand je serai en manque d’inspiration, il me suffira d’aller dans mon jardin et les cueillir une fois qu’elles auront bien mûries. Parfois, je me plais à en écrire quelques-unes sur des journaux abandonnés. Ainsi, je laisse aux inconnues la commodité de les lire, de rire, ou de cracher, sur ces petits morceaux de moi qui deviendront des étrangetés hétérogènes, une anomalie qui viendra briser le fil conducteur d’un quotidien de moutons des transports.

J’arrive bientôt à l’orée de cette aventure, qui n’est en réalité qu’un prélude : Quelques jours sur les routes de Saint-Jacques de Compostelle en jeûnant, afin d’accomplir une relecture personnelle et une intense préparation physique avant la VRAI aventure ! L’une des plus ambitieuses de ma vie ! Tellement barré, que certaines personnes ne prennent pas la peine de poser plus d’une ou deux questions quand je leur expose le synopsis. Je pense que la plupart d’entre eux ne m’en croient pas capable, et n’y voient que les palabres d’un vantard qui s’improvise grand découvreur dans un monde cartographié par google maps. Oui, peut-être -et ça c’est par ce qu’il y a un peu de vrai dans mon côté vantard, car je suis convaincu que les aventures doivent être contées au grand nombre et servies avec une éclatante palette de couleurs- oui peut-être, certains sont effrayés par l’idée même de se figurer ce que cela représente. Je conçois tout de même que pour eux, l’intérêt n’est pas chose que l’on invoque pour ce genre d’histoire de vagabond qui fuit le confort et qui le justifie par le mot « passion ». J’accepte. D’aucuns à sa propre conception du bonheur. Tout le monde est en droit de formuler ses propres conditions en ce qui concerne le terme « aventure ». Chaque vie en est une à sa manière. Je pourrais partir dans une grande réflexion pertinente et travaillée sur le sujet (déjà rédigé dans un vieux carnet) ; mais je préfère prendre le risque de la lourdeur comique, que j’invite à prendre au second degré, en disant que pour certains le grand frisson, c’est un missionnaire décevant trois fois par mois, et une maison pas assez grande pour leur ego, mais trop petite pour le monstrueux prêt qui les suivra jusqu’à la tombe.

Un regard, une caresse, un rêve… En réalité il n’y a pas de limite ni de destination trop lointaine ou superflus pour les désirs et obsessions qui hantent le cœur de chaque Homme.

Bon, je constate dans ma relecture que je vous ai déjà fait assez attendre avec ce qu’il s’est passé. Alors maintenant, promis, je vais vous faire, tant bien que mal, le croquis de ce qu’il va se passer.

Ce voyage, que je prépare et entreprends au moment où j’écris ces mots, je l’ai choisi comme j’en choisi la plus part. C’est-à-dire, sur un coup de tête.

Un beau jour, j’entends ou je lis le nom d’un pays et mon inconscient me hurle : Vas-y ! Et il s’entête à me le rappeler tous les jours. A force, je commence à en parler autour de moi, et ainsi je signe un contrat que mon égo ne me laissera jamais rompre. En parler, m’oblige à ne plus effectuer de retour en arrière. Mais même dans les starting-blocks le plan parait trop simple. Alors, borné comme je suis, je le complexifie.

Dans le cas présent, il s’agit du Bangladesh. Pourquoi ce pays parmi la centaine d’autres ? Croyez-moi, j’ai beau chercher je ne m’en rappel plus. J’aurais voulu vous en peindre un magnifique tableau comme le ferai tout bon écrivain, pour que vous éveiller la même passion qui à un jour embraser leur cœur devant les somptueux paysages qu’ils ont rencontrés ou imaginé ; mais je n’en ferai rien, car je ne suis pas animé par ce même sentiment. Voir un paysage distant sur un support quelconque ne m’inspire pas. Il faut que mes yeux soient les témoins directs de cette fantaisie.

Mon rêve a toujours été de voyager et d’écrire. C’est pour cela que je me suis dirigé vers l’anthropologie. Mais trop impatient et curieux, je ne voulais pas consacrer ma vie à n’observer qu’un peuple, qu’une culture. Non, il me fallait tous les voir. J’ai donc trouvé un parfait compromis dans le journalisme. J’utiliserais ainsi à bon escient les outils parmi la boite des sciences sociales, pour dresser le magnifique ou tragique portrait de ceux qui ont eu le culot de se voir en maître du monde -nous tous- et pour qu’ils me présentent à leur manière ce qu’ils considèrent comme étant leur royaume. Cette fascination du genre humain, cette psychose de vouloir le comprendre dans toute son universalité, me conduisent à vouloir rencontrer les ethnies qui croiseront mon chemin, notamment au Bangladesh, où l’incompréhension de son prochain mène au sang.

Mais voyez-vous, alors que je pianotais sur le clavier de mon ordinateur à la recherche de données essentielles pour l’élaboration d’un budget, je refuse d’aller sur le site d’une compagnie aérienne. Je sors donc dehors, dans mon jardin, pour fumer une cigarette réflexive. Dans la danse chamanique de cette fumé toxique craché par mes poumons, je revois les aventures de Marco Polo qui se dessinent. Lui, n’avait même pas les moyens de pouvoir imaginer se rendre à l’autre bout de l’Asie en Avion. Non, lui avait été hanté par ses démons sans même que son époque lui offre le cadeau empoisonné de la simplicité.

C’était donc décidé. J’irai d’un point A à un point B comme tout mes héros d’enfances l’ont fait : par les terres (oui je sais, d’autre l’ont fait par les mers). Certes, les bandits d’aujourd’hui ont troqué l’honneur du sabre pour la lâcheté des gâchettes ; la route de la soie est aujourd’hui pavée de goudron ; et les grands nomades jadis Rois du Monde, ne chassent plus le gibier polaire mais la dernière cargaison de vodka de contrebande. Pour citer ce bon vieux Jack Sparrow « Le monde n’est pas plus petit, il est juste… Moins attrayant. ». Mais le défi reste là. Je veux voir ce qu’il reste d’hier et de quoi demain sera fait.

Je passerai donc par l’Est, à l’aide de mes jambes et de mon pouce levé. D’abord l’Allemagne, puis la Pologne, puis la Biélorussie, puis l’Ukraine et finalement l’empire Russe. Puis comme Fogg et Agatha, j’embarquerai dans un train où les jours défilent par la fenêtre des wagons, où les semaines passent et les gares s’enchaînent. Le Transsibérien m’emmènera jusqu’à Oulan-Bator, en Mongolie. De là, j’entamerai la descente vers le Sud, en traversant l’hostile désert de Gobi. J’espère pouvoir entrer en contact avec ses nomades durant ma traversée, car l’hiver et ses nombres négatifs rocambolesques me collent au cul. Puis, je me laisserai aller en Chine et de là, j’essaierai de trouver un moyen de contourner l’Himalaya, pour pouvoir contempler le roi des titans de pierre, les jambes tremblantes sur le sol Népalais. La suite ne sera qu’improvisation jusqu’à l’arrivé devenue étape dans ce voyage. Une fois au Bangladesh, mes ressources économiques seront limitées et n’auront pour seule garantie l’espoir que ma vocation fut bien trouvée, que mes articles se vendent, et qu’une agence de presse locale, francophone, anglophone ou même espagnol, veulent bien d’un baroudeur aussi timbré et de ses histoires.

Peut-être que je me suis enflammé. Peut-être que je ne dépasserai pas plus d’une poignée de pays avant de voir mon destin chamboulé. Peut-être qu’en vous remémorant ces lignes vous rirez tant je me serai fourvoyé. Ou encore, peut-être irais-je encore plus loin que mes rêves les plus fous m’offrent le loisir d’imaginer.

Une certitude demeure : JAMAIS je renoncerai.

 

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Rédigé par notsolonelyroad

Derrière l'avatar vous trouverez un jeune homme comme les autres, en proie à sa passion qu'il tente de poursuivre tant bien que mal. Quelqu'un en quête d'évasion. Ouvert d'esprit et déterminé à comprendre mon prochain, je pars sur les routes avec pour seul compagnon mon sac à dos. Car j'ai toujours refusé de me contenter d'une simple projection de ce qu'est, et de ce que pourrait être, notre monde; d’être abruti par les frontières ridiculement gigantesques de l'ignorance et de la peur. C'est pourquoi je pars à la conquête des grands chemins perdus entre les oasis de la mondialisation, et cela dès que j'en ai l'occasion, pour me perdre. Ainsi, j’espère trouver l'introuvable, parler à l'inconnu, et visiter le mystérieux.

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