Les toits de la Mongolie centrale : Du Rêve au Cauchemar.

C’était comme dans un rêve…

 

Je vis dans une transition perpétuelle entre deux mondes. Il y a celui de mes songes, mes fantasmes ; où mon imagination sculpte des visions pour mon insatiable besoin d’évasion. Des contrées lointaines que j’accède en franchissant les frontières de l’esprit, en dépassant les limites du possible. Et puis, il y a la réalité. Un monde trop monochrome, un mélange hétérogène faste, qu’il faut mouvoir sans fin pour y retrouver le cocktail de couleurs fantasmagoriques de mes visions.

En voyageant je dissipe l’épais brouillard qui les sépare. Mes jambes donnent congé à mon imagination pour me transporter vers ces terres, où chaque nuit, je tente vainement de me projeter, en plein cœur d’une tornade de péripétie, dans des splendides paysages que seul les pinceaux du divin ont pu dessiner sur la toile céleste de notre monde. Un monde que l’on juge trop facilement comme acquis, accessible par quelques clics ou des billets. Mais qui, en réalité, cache encore tant de mystère, aussi nombreux que ceux qu’il dévoile aux Hommes venus les découvrir et se trouver.

Ainsi je me perds pour retrouver les desseins de mes rêves. Je franchis la grande palette géographique pour voir toutes ses couleurs. Car si je stagne, je reste embourbé dans le gris de la routine, le noir de mes pensées, le blanc de l’ennui.

En Mongolie j’ai trouvé des milliards de nouvelles teintes, comme un daltonien à qui on aurait recouvert les sens. Et j’ai aussi plongé dans les péripéties dont j’aime tant me tirer. Mais avec la réalité vient aussi d’autres sentiments, et les dangers prennent des tournures pouvant être fatales. Car ce n’est plus moi qui fixe les règles du jeu, mais le destin dans toute son impartialité. Grâce à lui, les rêves sont maintenant souvenirs. À cause de lui, les cicatrices sont maintenant des leçons.

Des ombres au royaume de glace.

Je fais fasse à la montagne. La première de l’immense zone ultra protégée de la réserve Bogd-Khan. Des centaines de kilomètres de forêts vierges concédées par les hommes aux animaux qui les habitent. Le royaume des loups et autres mammifères que je ne tarderai pas à rencontrer.

Ce n’est pas la première fois que je quitte la civilisation pour m’aventurer dans des terres sans humanité, sans issue de secours, où je ne peux compter que sur moi-même et mes décisions. Mais c’est la première fois que j’affronte de tels conditions.

Tout d’abord il y a le froid extrême. La température moyenne tourne autour des -12 degrés. On atteint les -20 la nuit dans les sommets.

Et je ne compte pas le ressenti des vents glacials d’une vingtaine de km/h faisant chuter le thermomètre au plus bas de ses capacités. L’air est tellement glacial que l’eau de ma gourde gèle instantanément. Pour me désaltérer, je dois remplir une bouteille d’eau que je colle contre mon corps dans la poche intérieure de ma veste.

Nous arrivons au mois de Novembre. La vallée a enfilé son manteau de neige. C’est mon choix d’être ici en cette saison. Malgré les mises en garde des locaux. Je voulais arriver avant l’hiver, partir avec seulement une courte avance. Au moins je suis sûr qu’il n’y a que moi. Un besoin insatiable et puéril d’être le seul ou le premier. Un sentiment de compétition avec le reste de l’humanité. Une quête de solitude extrême, qui, je me rends compte aujourd’hui, n’est peut-être pas la meilleure façon d’approcher le bonheur, celui qui émane à travers nos grandes évasions.

Il y a un petit sentier qui s’étend sur 5 kilomètres où l’on croise encore quelques mongols venus prendre des photos en famille ou entre amis. Nous sommes encore à l’entrée du parc national. Ils me regardent dubitatifs, moi et mon gigantesque sac, les devancer et m’enfoncer toujours plus loin dans le cœur du massif. Persuadé que je finirai par m’arrêter, faire demi-tour, et les rejoindre pour prendre le bus à la sortie, ou encore, retourner avec eux dans les Yourtes qu’ils habitent dans la périphérie. Mais ils ne me renverront pas.

La saison et ses caprices rendent déjà l’accès au premier mur de crête difficile. Le seul moyen de franchir la forêt pour arriver dans les hauteurs, c’est de marcher sur une solide, mais glissante, rivière gelée traçant un sentier entre les sapins. C’était comme marcher sur une patinoire. Escalader un toboggan sans crampon ni patin, et en prime, traîner le poids d’un enfant n’étant plus en âge d’être porté sur le dos.

Plein de petits écureuils à la fourrure cendrée sautent d’arbres en arbres pour suivre mon avancée. Ces adorables créatures grignotent leurs encas devant ma course, en compagnie des hirondelles, des élégants chardonnerets au masque vermillon, des corbeaux freux montagnards, des alouettes mongols… Je m’amusais à les imaginer en train de parier des graines sur mon sort.

À plusieurs reprises, je glisse et heurte le sol gelé sans pour autant me blesser. Les rongeurs et plumeux spectateurs sursautent mais ne tardent pas à retrouver leur siège.

Le sinueux toboggan de glace complique mon ascension et multiplie l’effort demandé. Mon matériel devient aussi pénible que le boulet d’un forçat. Mais après quelques heures, je suis enfin au niveau des crêtes et je peux ainsi m’enfoncer dans les faux plats épineux pour retrouver un peu plus de platonicité.

Je peine à suivre mon cap Sud. La topographie m’emmène petit à petit vers l’Ouest, alors qu’il faudrait que je vacille vers le Sud-est. Déboussolé, je finis par quitter les bois sombre pour mieux entrevoir le soleil. Je longe l’orée en évoluant dans les ruines d’un feu de forêt causé par la foudre qui frappe les sommets. Un fagot de cadavres aux dorsales torsadés. Un cimetière à ciel ouvert de branchages et de racines.

J’évolue dans ce champ de bataille bercé par le grincement moelleux de mes semelles écrasant le délicat matelas de neige.

L’odeur rafraîchissante de la montagne est une caresse chatouilleuse pour les sens. Et l’écrasant vide de la vallée me libère de toutes les pressions de la société. Je suis plongé dans un bonheur pur. Qui me fait oublier la douleur de mes muscles et les sanglantes frictions de ma chair. Le froid n’a encore aucun effet sur mon corps brûlant, ses réserves sous mes nombreuses couches de laine et autres tissus.

À 3000 mètres d’altitude, je comprends que le jour ne va pas s’éterniser. J’aperçois un pic rocheux au loin où je pourrais aisément poser ma tente à l’abri du vent tout en bénéficiant d’une inégalable vue sur l’un des toits de la Mongolie Centrale.

Je contourne le pic jusqu’à trouver une brèche dans la falaise assez praticable pour que je prenne le risque de la gravir. L’escalade fut périlleuse. À plusieurs reprises je dû prendre appui avec les mains pour tirer mon sac m’entrainant dangereusement vers le vide. Plusieurs pauses, le postérieur coincé entre un tronc et une pierre, furent nécessaires avant d’arriver au sommet. Le sang qui monte à la tête. L’envie d’abandonner. La pente qui se fait plus raide dans les dernières enjambées. Et puis l’arrivée. Vivifiante illustration que les peines mènent rarement au regret. Qu’il faut souffrir, se dépasser, pour vivre et s’émerveiller devant certains trésors de la vie, comme ces pierres noirs caressants les nuages. La morale, c’est qu’un repos ne peut s’apprécier sans effort. Tout comme les guerres n’auraient aucun sens sans la paix qui l’entoure.

Et quelle vue ! Ce n’est pas pour rien que les dieux vivent en haut.

Une fois le sommet atteint, il fallait encore franchir un bois périlleux, cachant ses pièges en dessous la couche neigeuse. Plusieurs arbres frappés par la foudre gisaient à nouveau sur le sol, m’obligeant à faire de nombreux détours. Sur quelques-uns de leurs branchages, vieux os décharnés par le vent, étaient accrochés des tissus aux inscriptions Bouddhistes. Des guenilles reliées avec des filins dorés flottant au grès du vent depuis des dizaines d’années.

Je savais qu’il y avait un monastère derrière l’une de ces montagnes, mais l’on m’avait prévenu que je ne le trouverai sûrement sur aucune carte et que ses résidents n’étaient pas connus pour leur hospitalité.

On dit même qu’il y a un gardien à la porte qui en garderait l’entrée, et jugerait si l’on a le droit ou non d’y rester. Ces légendes suffisent à m’obséder. Mais je ne parviendrai jamais à les vérifier celle-ci.

Une fois sorti de ce labyrinthe, je vois enfin les rayons rasant du soleil sillonnés les montagnes qui s’étendent jusqu’à l’horizon. Je me tourne d’abord vers Ulaanbaatar que je viens de quitter. La grande mégalopole, et le district de Yourte s’étendant dans les hauteurs sur la périphérie, paraissaient être une tâche fumante au fond d’un bol de café. Le charbon était enfourné à grand coup de pelle dans les poêles pour tenir au chaud tout ce beau monde.

Avec l’œil, je retraçais mon itinéraire au sein de la ville jusqu’à la base des hauteurs, ensuite mon zigzag dans la forêt, mon ascension du mur de pierre et finalement mon arrivée sur ce sommet. Mais je ne tardai pas à me tourner vers l’avenir : Le Sud. Une gigantesque étendue de montagnes nues semblait s’étendre vers l’infini. Le coucher du soleil leur donna les couleurs de dunes titanesques. Mon corps entier frissonnait à l’idée qu’il allait falloir s’y perdre pendant les semaines à venir. Il frissonnait aussi parce que les gouttes de sueur étaient rafraichies par le souffle du vent. Je ne tardai pas à me mettre à greloter.

Vite, il fallait que je monte ma tente. C’était la première fois que je fabriquais la nouvelle, que j’avais acheté en Estonie. Cela pris un peu plus de temps que d’habitude. Et à mon grand regret, une fois montée, je compris que le vendeur n’avait vraiment pas compris les conditions que je lui avais soumis pour le modèle convoité. Les voies d’aérations étaient trop estivales. Elles luttaient contre l’humidité, mais permettaient une trop grande aération. Trop tard, pour l’échanger, j’utiliserai ce que me donne la nature pour remplir mon cahier des charges.

Je ne fis pas de feu car j’étais dans une réserve très surveillée. Ma présence n’était pas tout à fait légale, et même si personne ne viendrait me cueillir aussi haut perché dans les montagnes, il se peut que les flammes se voient comme un phare dans la nuit et que les autorités m’attendraient au déboire de la réserve. Je préférais donc attendre d’en être sorti avant toute expérience pyrotechnique.

Je n’ai pas faim, et désormais, il faut que je veille attentivement à mes réserves d’eau et de nourriture. Les prochains villages sont séparés par des centaine de kilomètres. Et après la montagne, l’eau est rendue imbuvable par les animaux qui s’y abreuvent. Le silence de mes besoins primaires n’était donc pas un problème pour le moment. Je me réfugie donc rapidement dans ma tente, une fois le soleil disparu derrière les murailles de l’ouest.

Mon sac de couchage tenu ses promesses de résistance extrême conçu pour l’armée (au début). Cependant, je dû quand même rajouter des couches au niveau du tronc, du cou et de la tête, car le pire était à venir.

Le soleil parti, il devait être 7heures du soir, quand je commençais à bouquiner. Et le pic de froid, ce fameux pire-à-venir, arrive entre 3heures et 6heures du matin. Le vent devint capricieux. La toile commençait déjà à se couvrir d’une plaque de givre. Et l’eau de ma Gourde gela avant même que je pu boire une ultime gorgée.

Je me rappelle le Mexique, quand avec trois braves amis nous avions escaladé pendant trois jours et deux nuits un volcan de la région de Puebla, l’Ixtaccihuatl il me semble.

Nous n’avions pas de sacs de couchages, ni d’équipement hivernale. Seulement d’épaisses couvertures que nous avions apportées. La nuit, nous dûmes nous coller les uns contre les autres pour lutter contre le froid. En nous disputant la maigre protection, car elle laissait toujours des failles venant nous frigorifier. Une des pires nuit en termes de froid que j’avais vécu jusqu’à présent. Et je fus prématurément soulagé à l’idée que seul et dans un milieu où les températures sont plus hostiles, je pouvais tout de même m’assoupir lentement… Je fus bien naïf de croire que le sommeil viendrait si facilement, car soudain, le cri des loups se fit entendre.

Ainsi débutait mon : Cauchemar dans les sommets.

Au commencement, je succombais dans un léger sommeil aidé par la fatigue me faisant oublier mes craintes et la brûlure du gel. Mais soudain, un bruit de pas me fit émerger violemment d’un royaume des ténèbres à l’autre…

Une imposante créature tournait autour de moi.

Puis une deuxième. Une troisième.

Bientôt j’en comptais au moins une dizaine.

Mon cœur battait à cent à l’heure. Ma respiration se coupa net. Une vague de frisson sanglante parcouru ma chair. Mon corps entier se pétrifia.

J’étais un morceau de viande ficelé dans mon sac de couchage, enfermé dans une toile, incapable de bouger et de voir ce qu’il se passait. Enfermé dans une prison de tissu sans lumière.

Les créatures étaient si près de moi que je pouvais les entendre respirer.

Des loups. Ça ne pouvait être que des loups…

Toute ma vie défilait devant mes yeux. Il devait sûrement être en train de décider si mon odeur était celle d’un repas, de calculer les risques, organiser leur raid.

J’étais paralysé. Je n’avais nulle part où aller. Personne pour venir me sauver. Si j’hurlais, mes cris se seraient perdus dans une vallée sourde aux appels à l’aide.

Les pattes commencèrent à heurter la terre avec impatience. Des petits mouvements sismiques faisant vibrer ma colonne vertébrale.

La situation était désespérée. Et aucunes pensées ne pouvaient me conforter. Car tout était contre moi.

C’était un combat perdu d’avance : Le temps de sortir de mon sac de couchage, puis de ma tente, ils seraient déjà tous sur moi. Et ils n’attendaient qu’un mouvement brusque pour lancer l’assaut.

Le froid avait dû les laisser sur leur faim et bien que je ne fusse pas sur le menu habituel du jour, je ne représentais aucun danger. Le moindre mouvement de panique serait une cloche annonçant le début du souper. L’ouverture du banquet.

Je savais que le moindre geste brusque réveillerait leur instinct de chasseur. Alors, je sortis mon bras le plus lentement qu’il soit humainement possible d’effectuer, pour saisir mon couteau et la lampe torche éteinte rangés dans ma chaussure.

J’étais recouvert de sueurs froides. J’essayais de retenir un maximum ma respiration. Shooté à l’adrénaline, en manque d’oxygène, ma tête bourdonnait, et le moindre de mes muscles était contracté. Un vertige nauséeux comme je n’en avais jamais ressenti auparavant. Car ce n’était pas le vide, ou la maladie, qui faisait dérailler mon corps, mais l’idée qu’il n’y aura peut-être pas de lendemain.

Car oui dans ces conditions, j’envisageais la mort comme conclusion plausible. Et si je dis cela, c’est parce que j’essaie d’être le plus honnête possible quant à mon ressenti des évènements.

Après des minutes vécues comme des heures, l’esprit atteint un point de rupture. Il supprime les milliards d’issues envisageables pour ne laisser que la plus fataliste des pensées.

Les pas étaient de plus en plus audibles. Ils n’étaient qu’à quelques centimètres de moi. J’entendais même le frottement de leur fourrure à chaque mouvement de leurs articulations.

« Il faut bien mourir de quelque chose. » Finis-je par me dire. « Et si le moment était venu, je ne partirai pas sans un combat… »

J’avoue m’être détesté pour m’avoir mis dans une telle position. C’était si stupide. Qu’est ce qui m’empêche de prendre un hôtel ou un guide comme n’importe quel touriste ? Pourquoi venir l’hiver bon sang ? Ce genre de situation remet en cause tous les choix de parcours de vie depuis notre naissance. Elles remettent tout en cause.

Puis j’entendis un grognement assourdissant à juste un bras de distance de mon oreille.

Ce n’était pas celui d’un loup.

Mais je n’étais pas non plus rassuré. Ces bêtes avaient le même gabarit, et étaient mêmes plus impressionnantes. Et leur nombre était toujours aussi important.

La moindre blessure, ou mauvaise décision pouvait être la dernière. Jamais je ne pourrai redescendre cette montagne avec une plaie ouverte ou des os brisés.

J’essayais de me remémorer toutes mes lectures sur la faune régionale. Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

Les grognements continuèrent, et bientôt la toile de ma tente était percutée par des museaux ou des cornes.

Peut-être des bouquetins sauvages. Il y en a beaucoup dans la région, ce sont des espèces protégées, mais dangereuses. Elles n’hésiteraient pas à éclater le crâne d’un Homme.

Leur charge serait tout aussi fatale que la morsure d’un loup. Mais au moins, je ne représentais pas un hypothétique repas à leurs yeux.

Mais les charges en question, devenaient de plus en plus violentes. La toile de ma tente se tordait dans tous les sens en même temps que les piquets en aluminium. Une sardine sauta. Bientôt, si je ne faisais rien, il me passerait au-dessus. Et mes os ne résisteraient pas à des impacts de cornes élancées à plusieurs km/h accrochées à plus d’une centaine de kilos de muscles.

D’autant plus que, ce qui me mettait dans une situation mortellement dangereuse, c’était toujours et littéralement ma position : Étendu dans le sol, coincé dans un sac de couchage et enfermé dans une tente. À un jour de marche de la prochaine habitation humaine. Sans réseau. Tout était exposé.

Généralement, j’accroche ma nourriture sur la branche d’un arbre à 100 mètres de mon campement. Mais ce soir-là j’avais oublié. Ils essayaient sûrement de s’approprier mes vivres. Je leur aurais donné volontiers, mais en vue de la tournure que prenaient les événements c’était impossible. Et je ne savais toujours pas à quel ennemi j’avais affaire…

Je devais sortir de ma tente avant d’être violemment piétiné.

Il fallait que je sois rapide. Je savais qu’il y avait un rocher juste en face de l’entrée où je pouvais me réfugier pour y escalader un arbre en cas de besoin. Mais il fallait d’abord je sorte de mon sac de couchage et que j’ouvre les deux fermetures éclair de la porte et celle de la moustiquaire.

Les bruits devinrent assourdissants. Ils étaient bien plus que 10, et tous autour de ma tente. La toile était secouée de part en part. Une pinata morbide.

Pas le choix, je devais sortir avant de ne même plus pouvoir parvenir à ce rocher.

Une énorme montée d’adrénaline parcourut mes veines. Une piqure de rappel à la vie. Je me mis à hurler de rage en ouvrant violemment la tente. Et je sautais le plus loin possible en m’aidant de mes bras. Une fois sur le sol boueux, je n’avais réussi à enlever que la moitié de mon sac de couchage. C’est là que je les vis.

J’étais nez à nez avec un énorme sanglier des montagnes.

Un monstre, une ombre dans la nuit noire entouré de ses semblables. Les femelles et les enfants partirent se cacher mais quelques mâles restèrent. Lors de mon saut, ils avaient reculé mais l’un deux s’apprêtaient à charger.

À cet instant, je ne réfléchissais plus. Chacun de mes gestes était robotique et brusque.

« Pas aujourd’hui. Pas comme ça. Non tu ne vas pas crever ! Me répétais-je sans cesse dans mon esprit.

Putain de merde ! » la bête chargea.

Je parvins à l’éviter de peu en bondissant dans la neige limée par les vents tranchants. Les autres ombres se rapprochaient. Je couru vers mon oasis rocheuse en perpendiculaire avec leur course. Une fois en hauteur sur le rocher, j’allume ma lampe torche et je me mis à faire toutes sortes de bruits possibles et imaginables. Pour avoir une posture terrifiante à leurs yeux. Et cela fonctionna !

Les bêtes finirent par détaler.

Je m’effondrai par terre. Le corps tremblant. Cette fois-ci, ce n’était vraiment pas passé loin. « Et putain c’est bon d’être en vie ! » hurlais-je à la nuit.

Mais le cauchemar n’était pas fini.

Avant de retrouver ma tente, je fis un bilan de la situation. Il était évident que j’étais sur leur territoire et qu’ils reviendraient sûrement par ce passage qu’ils ont l’habitude de pratiquer. Si je dors profondément à leur retour je risque de ne pas avoir la même chance de m’en tirer.

Ces énormes morceaux de viande à poil raide. Ces gargantuesques cochons démoniaques et leurs dents en forme de poignard sous le groin. Ces fils de Cerbère et Déméter peuvent percuter une voiture à pleine charge et se relever avec moins de dégâts que la carrosserie.

Mais il existe une règle d’or quand on s’aventure dans la nature et qui s’applique d’autant plus dans les montagnes : Ne jamais se déplacer la nuit.

C’est en effet le meilleur moyen de se perdre ou de se blesser. Mais mettez-vous à ma place. Quel choix me restait-il ? Ce lieu n’était plus le mien et jamais je n’aurais pu retrouver le sommeil. Je pouvais veiller autour d’un feu mais mon corps était trop exténué pour tenir. De plus le mercure avait atteint des niveaux extrêmes et il était trop tard pour s’aventurer dans les bois à la recherche de branchages humides et d’en ramener une quantité suffisante jusqu’à l’aube.

Je pris donc une des plus stupides décisions de ma vie.

Je retournais vers ma tente, m’habillais chaudement, et commençais à plier bagage.

Il faisait tellement froid. Mes membres s’engourdissaient. Il fallait vite que je me déplace pour me réchauffer. Chaque inspiration était une violente morsure de froid pour les poumons. Un sniff d’air tranchant pour les naseaux.

Une fois le sac terminé, je ne sentis presque plus mes doigts. J’alluma ma lampe torche pour retrouver mes traces dans la neige et redescendre de la crête pour rejoindre les bois plus vastes et où je ne risquais pas d’être sur une voie passante animal.

Et ce qui devait arriver, arriva :

Au début mes traces étaient distinctes dans la neige. Mais plus je m’enfonçais dans les bois, plus je les perdis de vue, jusqu’à me perdre à mon tour.

Après une heure à tourner en rond, je les entendis à nouveau… Les hurlements des loups.

Je ne sais pas si c’était la peur ou la fatigue qui troublaient mes sens, mais j’avais le sentiment qu’ils étaient tout près. J’avais tourné en rond comme une brebis galeuse, éparpillé mon odeur aux quatre vents. Une odeur pleine de testostérone de panique.

Ma seule obsession était de descendre cette crête. Mais il faisait si noir et j’avais si froid. Le vent me fouettait violemment la peau du visage. Et mes membres n’obéissaient plus.

Sur la branche d’un arbre, j’aperçois un morceau de tissu mauve. Il ne pouvait s’agir que de l’indication d’un chemin. Je commence donc ma descente de la crête en partant de ce repère. Mais cela n’avait rien d’un sentier.

Au bout de quelques mètres, mon pied glissa sur le képi neigeux glacé d’une pierre. Et m’entraînait dans un rouler boulet mortel. Pour stopper ma chute, je dû mettre mon genou gauche en avant. Celui-ci heurta violemment une pierre. Je crachai un hurlement de douleur et de haine qui se perdit dans la vallée.

C’était encore ce satané genou gauche, le même qui avait été percuté par une voiture, le goudron des skates parcs et les chemins de terres de chaque continuant, et plus récemment m’avait fait défaut en Lettonie. Toujours la première partie de mon corps qui finit par flancher sans jamais pour autant céder.

Assis dans la neige. Je me rendis compte de mon erreur. Je comprends que vouloir descendre cette paroi rocheuse la nuit, c’était du suicide. Et quand bien même j’y arriverai, je me serai perdu dans les montagnes le lendemain au réveil.

Lentement, je retournais sur mes pas, boiteux. J’arrivais à peine à rester conscient. De temps à autre, je me laissais tomber dans la neige, car je n’avais même plus la force de m’asseoir. Je devais arrêter ce suicide et remonter mon abri.

Dès qu’il fut possible, je posai ma tente sur un terrain bossu et des pâtés de neige. Et après avoir enfin retrouvé un semblant de chaleur je me mis à écouter les bruits de la nuit. Prêt à combattre le sommeil jusqu’au jour s’il le fallait. Car plus jamais je ne me laisserai prendre par surprise. Plus jamais… Et comme un enfant qui veille pour le père Noël, malgré mes convictions et ma perspicacité à ne pas vouloir manquer l’invisible du monde nocturne, je finis par m’endormir dans le froid glacial de la nuit dans ce territoire ennemi. Un dangereux sommeil, une mise en veille du corps, qui, dans ces températures sont parfois sans lendemain.

La lune finit par se dénuder de son manteau d’étoile pour se faire occulter par sa vilaine et flamboyante rivale.

L’aube caressa mon dos comme la main d’une femme. Elle irradia les ombres de la nuit. Le cauchemar était fini.

Comme la plus parts de nos expériences nocturnes, leur souvenir se dissipe au cours de la journée. Je repris la route avec le sourire. Oubliant mes craintes, me tournant vers les nouvelles expériences à venir.

Quand j’eus enfin retrouvé mon chemin j’ai croisé plus bas dans la vallée, par le plus grand des hasards, un mongol dans le plus simple des appareils : en caleçon. Ou plutôt dans un de ses collant en latex. En train de courir dans les montagnes.

Il s’arrêta, nous nous regardèrent et tout deux nous mirent à rire.

Il me parla des loups solitaires et des sangliers qui l’étaient moins. Puis me traita de fou.

À chaque départ pour un nouveau voyage, j’ai le droit au même commentaire quand j’en expose le synopsis : « tu es fou » me disent mes amis « tu vas te tuer » me disent mes parents. Mais un barman après l’épisode de la montagne me dit une phrase après avoir écouté mon récit qui ne cessera de me tourmenter :

« Des gens meurt pour moin que ça. »

4 commentaires sur « Les toits de la Mongolie centrale : Du Rêve au Cauchemar. »

  1. Bravo pour ton écriture Bryan, elle tient en haleine et j’ai eu l’impression d’être avec toi sous la tente ou quand tu dévalais la pente !! C’est très fort et certaines images sont très très belles. J’ai été contente d’arriver à la fin du récit et de voir que tout s’était bien terminé… Oh my god !! Quel Aventurier tu es 🙂 Je t’embrasse. Charlotte

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  2. Est-ce la folie que de vouloir vivre sa vie sans artifices, ou bien est-ce du suicide que d’en fuir les risques?
    Tu n’es pas fou, mais plutôt un exemple pour nous, reviens nous en vie, le reste je ne m’inquiète pas pour toi ! 😉

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  3. Est-ce la folie que de vouloir vivre sa vie sans artifices, ou bien est-ce du suicide que d’en fuir les risques?
    Tu n’es pas fou, mais plutôt un exemple pour nous, reviens nous en vie, le reste je ne m’inquiète pas pour toi ! 😉

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