Freak Street: Le Bouquiniste sans histoire

C’est une matinée pluvieuse dans les rues de Basantapur, un vieux quartier près de l’ancien palais royal de Katmandou. La sonnette du tatoueur retentit alors que je traverse sa porte. Mes chaussures s’engluent dans la boue gorgeant la dalle désaxée d’un trottoir de fortune. Alors, je reste quelques minutes sous le porche à écouter la pluie en observant les passants se hâter.

Je suis de bonne humeur. Car des artistes issus de la troisième génération de tatoueurs m’ont confié leurs récits, m’aidant à comprendre le sens donné à la scarification ocrée dans leur pays. Une nouvelle histoire à laquelle il me faudra donner forme. C’est pourquoi je profite d’une courte pause pour errer dans les rues courbées et étroites, profiter de la magie des lieux afin de structurer ma pensée.

Freak Street est une ruelle provenant d’un tourisme passé. Dans les années 70, les hippies du monde entier venaient fumer l’opium et le chanvre dans ses cafés. Mais suite à la pression des États-Unis, qui pourvoyaient la plupart des consommateurs, les gouvernements d’Asie du Sud ont serrés les vices et interdit la consommation, mettant un terme à la génération du Drug Trail Euro-asiatique qui avait ré ouvert les routes de la soie.

« Avant, dans ces rues, on ne voyait qu’un Népalais tous les 10 passants. »

Je me tourne vers un petit trou dans le mur ou deux hommes adossés prennent le thé.

« Comment ? » Demandais-je.

« Je dis, qu’avant on ne voyait que des gens comme toi dans ces rues, mais maintenant c’est finit. Ils préfèrent payer une fortune pour aller visiter les musées. Plus personne ne vient ici. On ne nous achète plus rien. « 

« Et que vendez-vous donc ?  » Rétorquais-je ironiquement, en m’attendant à être servie la même babiole, bracelet en noix, bouddha plastique, ou pire les t-shirts Made in China vendu dans les pigeonniers touristiques.

Il n’y a rien de plus frustrent quand on vit dans un pays lointain, que d’être encore vue comme un étranger perdu, et ce, même après plusieurs mois et une maîtrise approximative du dialecte locale.

« Je dois garder un œil sur le magasin de mon ami, me dit-il. Mais entre donc voir par toi-même. »

Je n’avais pas prêté attention à l’écriture écaillée de la peinture recouvrant sa façade. Une tache de sang sécher mal essuyée qui peine à capter un regard. Je n’avais donc aucune idée dans quoi je m’engouffrais.

Mais il me faut peu de temps pour agréablement découvrir un énorme tas de feuille jaunis débordant des murs et contenant un condensé d’histoires et d’imagination humaines : les livres.

Car il n’y a rien de plus difficile que de trouver de la bonne littérature sur la route, ou du moins, une que l’on soit capable de déchiffrer.
Je n’étais pas tout de suite emballé, car si c’était pour acheter un livre en sanskrit que je ne pourrais jamais lire, il n’y avait pas grand intérêt.

Cependant en m’approchant un peu plus prêt je découvre qu’il s’agissait de seconde main anglaises et … Françaises !

Bon sang ! Je n’avais pas vu autant de livres français depuis l’été dernier. Les voyageurs d’Asie pourront vous le confirmer, il n’y a pas de librairie française entre Paris et Pékin. Et croyez-moi, j’ai cherché.

Je finis par décider de laisser une ultime chance au roman de gare de Marc Levy, histoire de retourner doucement dans le bain. J’y ajoute un de ces méconnus récit pimenté des caraïbes durant les années folles. Des récits à l’Hemingway qui condense femmes fatales, rhum chaud, et partie de carte entre de rafale de fusils dans un bidon ville.

Ma dernière emplette littéraire date de Beijing, ou j’avais acheté une version originale de Lolita le dérangeant chef-d’œuvre de Vladimir Nobokov pour une petite fortune(10$). En comparaison avec les modestes 300 roupies (environs 2$) pour ces deux nouvelles histoires, c’était là une affaire. Et en plus, si je lui rapportais les livres il m’en remboursait la moitié.

Mais quand vient le moment de payer, une question :

« Il coûte combien ?« 

Non, ce n’est pas moi qui pose la question, mais le vendeur.

Difficile de rester sérieux. J’attendais qu’un piège espiègle se referme. Mais, il répéta. « Il coûte combien !? » Jusqu’à attraper le livre, ouvrir la première page et me pointer le nombre rédigé au crayon gras, m’indiquant qu’il me fallait lire le prix à haute voix.

À cet instant je compris que c’est amoureux de littérature avait été maudit par la mal voyance. Une maladie de la rétine le condamnant à une vie sans lettre. J’en fus profondément bouleversé.

Toute sa vie il vendait des livres que lui troquer les voyageurs sans jamais pouvoir en connaître le contenu. Ce brave homme n’avait plus que pour seuls histoires celles que lui comté ses clients.

Sur la route on rencontre des personnages qui ne s’invente pas : comme un bouquiniste qui ne peut pas lire.

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Rédigé par notsolonelyroad

Derrière l'avatar vous trouverez un jeune homme comme les autres, en proie à sa passion qu'il tente de poursuivre tant bien que mal. Quelqu'un en quête d'évasion. Ouvert d'esprit et déterminé à comprendre mon prochain, je pars sur les routes avec pour seul compagnon mon sac à dos. Car j'ai toujours refusé de me contenter d'une simple projection de ce qu'est, et de ce que pourrait être, notre monde; d’être abruti par les frontières ridiculement gigantesques de l'ignorance et de la peur. C'est pourquoi je pars à la conquête des grands chemins perdus entre les oasis de la mondialisation, et cela dès que j'en ai l'occasion, pour me perdre. Ainsi, j’espère trouver l'introuvable, parler à l'inconnu, et visiter le mystérieux.

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