Nepali Yamakasi : Katmandou héberge son premier Spiderman

Dès vallées du mont Everest, aux roof-tops des chantiers de Katmandou, voici l’origin story d’un paria, qui préfère les dangers du parkour urbain à celui des chemins escarpés montagneux. Un intouchable qui donne des ailes en battant de vertigineux records dans le royaume céleste.

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Banlieue 13 au pied de l’Everest

Dinesh Sumar est né et a grandi à l’ombre de l’Everest, dans les zones reculées d’un Népal à la topographie capricieuse. Victime des concepts archaïques de sa société, sa famille et son village Dalits sont considérés comme des reclus. En effet, il a eu le malheur de naître parmi ceux qui sont encore aujourd’hui considérés dans beaucoup de régions hindoues comme étant les membres « impurs » des plus basses castes de la société. Un triste et injuste sort, malheureusement synonyme d’une vie de misère pour un bon nombre d’innocents d’Asie du Sud.

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Enfant, il était presque prêt à accepter son sort. Car toute sa vie, on l’a préparé à l’idée qu’il ne quitterait sûrement jamais le village. Le sang qui coule dans ses veines était à ses yeux un fardeau qui condamne à une vie les mains enfouies dans la terre, comme ses parents fermiers.

Face à cette prémisse fatidique, on apprend vite à se contenter du peu qu’il nous est offert. Mais à l’aube de l’adolescence, il est difficile de trouver les remèdes à l’ennui. À cet âge, les rêves sont encore intacts et notre curiosité en pleine ébullition. Un jour, au détour d’un coin de rue, il décide d’acheter un vieux DVD piraté pour alimenter sa soif instinctive d’aventures.

Ne soyez pas surpris, aujourd’hui, même dans les endroits où règne la plus grande misère, on trouve toujours des icônes du capitalisme : bouteilles de Coca-Cola, contrefaçons Nike et Puma et DVD ripé des blockbusters hollywoodiens sont presque des monnaies d’échange.

Ainsi, la mondialisation et le soft power occidental lui ont apporté par le plus grand des hasards un long-métrage connu par tous les Français attentifs des années 2000 : Banlieue 13, un film d’action culte et bien bourrin signé Luc Besson.

Sumar devient obsédé par ce film. Il passe ses journées entre les visionnages et les bords de rivières pour s’entraîner à imiter les acrobaties de son héros, Leïto. Il n’avait encore aucune idée qu’il s’entrainait inconsciemment à pratiquer un sport extrême urbain en plein essor dans le monde : le parkour.

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À l’âge de 16 ans, il quitte Khotan District dans un bus coloré assis entre deux cages à poules et un sac d’oignons pour tenter sa chance dans la capitale qui l’a tant fait rêver. En proie à une obsession : rechercher de nouveaux murs qu’il pourrait grimper, un nouveau public qu’il pourrait impressionner.

En arrivant à Katmandou, il se prend une vivifiante claque numérique dans la figure. Il ne tarde pas à découvrir Internet, plus particulièrement la plateforme YouTube et prend ainsi conscience que son talent a le potentiel d’être reconnu.

 

YouTube, l’Armée, Bollywood et même Guinness.

 

En publiant ses vidéos, il acquiert vite une notoriété. Certains le surnomment même « Hanuman » (le dieu singe) car personne d’autre que lui n’a conscience que ce pouvoir de grimper les murs et faire des acrobaties aériennes n’est pas un pouvoir divin, mais une discipline sportive qui s’acquiert avec un entraînement acharné. Des athlètes surnommés Yamakasi par les neuf membres originaux d’un club français, fondateurs du mouvement.

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Il est rapidement recruté par l’armée népalaise. Car au Népal, le ministère de la Défense est particulièrement friand de jeunes espoirs sportifs, qu’ils paradent comme des bêtes de cirques pour promouvoir le recrutement. Et pour la jeunesse, l’armée est la garantie de revenus fixe.

Mais en raison de l’inexistence du terme « Parkour » dans les dictionnaires locaux, il devient un professeur de « gymnastique ». Le salaire est ridiculement bas comparé au talent, mais dans les rues poussiéreuses de Katmandou, on apprend à se contenter de peu.

Dinesh défend fermement auprès de ses supérieurs que le parkour permet de développer des capacités physiques hors normes. Selon lui, certains militaires pensent même l’appliquer au sein des forces de secours en cas d’un nouveau tremblement de terre comme celui qui a ravagé la région en 2015. Mais même avec ce projet presque fantastique d’une brigade acrobatique, sautant à travers les débris pour sauver la veuve et l’orphelin, notre champion demeure une mascotte.

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Sumar est ensuite repéré par le cinéma. Il devient cascadeur. Et participe aux tournages  d’une cinquantaine de productions Bollywoodiennes et une poignée de téléfilms népalais. Il développe alors une fragile mais suffisante renommé internationale. Cependant, une fois encore, il ne reste qu’un simple figurant qui saute entre deux immeubles pour un fond de poche.

 

En 2016, la visibilité finit par payer. Il a enfin attiré le regard des pros. La Fédération Mondiale de Parkour le contacte et l’invite tous frais payés à participer au championnat du monde qui se déroule aux Etats Unis. Une compétition où il finira en 8e position sans avoir ni entraîneur, ni sponsor, ni équipement professionnel. Cela le rapproche encore un peu plus de l’exploit aux yeux de ses pairs.

Il me confira :

 » Je viens d’un des pays les plus pauvres au monde. La passion c’est de changer sa situation et celle de notre entourage, de les rendre fiers. Ça m’aide à surpasser les autres athlètes. »

« Apprendre une discipline dans l’extrême pauvreté est une condition qui te rend plus fort. Ceux qui l’ont vécu connaissent la vraie lutte pour la survie et ça les rend intelligents. »

 

« Es-tu fier de représenter un pays qui t’a rejeté ? » j’ai demandé.

« Le parkour, c’est un moyen de promouvoir la beauté d’un pays. Si un pays est connu, il se développe, s’il se développe, il change. Donc oui, je suis très fier de porter le drapeau népalais. »

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Après l’avoir vu faire un backflip en plongeant d’une pelleteuse dans les gravats, je lui demande s’il n’a pas peur de se blesser un jour :

« Mon hobby, c’est la survie. Si je me blesse gravement (ce qui est déjà arrivé) et que je ne peux plus faire de parkour je m’adapterai. Le parcours, c’est une histoire d’adaptation. »

 

Un jeune espoir

En 2017, il inscrit son nom dans la Bible des surhommes : Le Guinness World Record Book, en réalisant 18 backflips en prenant appui sur un mur, le tout en 1 minute.

En 2018, il sécurise son titre en récidivant avec 16 backflips en seulement 30 secondes.

Et en 2019, il complique les choses en réalisant 12 Twisting backflips en 30 secondes.

Pourtant, malgré ses incroyables performances, le gouvernement peine encore et toujours à reconnaître son talent et ne lui offre aucun appui dans la réalisation de son rêve : créer un « parkour parc » pour initier les jeunes à la pratique.

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Après avoir réalisé encore quelques-unes de ses acrobaties je l’interroge à nouveau sur ses super pouvoirs : « c’est quoi ton secret ? »

Il me répondra :

 » Daal Bhat Power 24 Hour* « 

Ici, je vous traduis la formule du succès de nombreux Népalais ; leur plat traditionnel : *riz et soupe de lentilles.

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Rédigé par notsolonelyroad

Derrière l'avatar vous trouverez un jeune homme comme les autres, en proie à sa passion qu'il tente de poursuivre tant bien que mal. Quelqu'un en quête d'évasion. Ouvert d'esprit et déterminé à comprendre mon prochain, je pars sur les routes avec pour seul compagnon mon sac à dos. Car j'ai toujours refusé de me contenter d'une simple projection de ce qu'est, et de ce que pourrait être, notre monde; d’être abruti par les frontières ridiculement gigantesques de l'ignorance et de la peur. C'est pourquoi je pars à la conquête des grands chemins perdus entre les oasis de la mondialisation, et cela dès que j'en ai l'occasion, pour me perdre. Ainsi, j’espère trouver l'introuvable, parler à l'inconnu, et visiter le mystérieux.

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